Les gauchers ont leur historien

Le 13 août est la journée internationale des gauchers. Si une grande partie des discriminations à l'égard des gauchers n'est plus qu'un mauvais souvenir, la vie quotidienne reste souvent, pour eux, un parcours d'obstacles. Un livre sur l'histoire des gauchers nous rappelle le long cheminement vers l'acceptation et la reconnaissance de leur différence.


L'histoire des gauchers

Dans l'"Histoire des gauchers" de Pierre-Michel Bertrand vous ne trouverez pas les sempiternelles anecdotes sur les bizarreries des "gens à l'envers". Pour cela il faudra vous contenter des magazines féminins. Presque annuellement un article y est consacré aux travers des enfants ou du conjoint gauchers dans le but d'aider les mères ou compagnes à mieux les comprendre. Même si ils ne l'avouent pas, les gauchers se délectent de ce genre d'articles. Mais ils ne peuvent que ressentir du désappointement après avoir lu qu'ils ont des difficultés à attacher un jeans avec des boutons ou bien qu'ils ont un avantage quelconque dans la pratique de certains sports. Et puis quoi ? Ensuite l'article se termine par une liste farfelue de quelques gauchers célèbres.

Heureusement, en 1896, Jean-Paul Dubois a déployé son talent d'écrivain et son humour pour nous brosser un "Eloge du gaucher dans un monde manchot" (paru chez Robert Laffont). Quel gaucher n'a pas été ému en lisant le récit de ce père qui épie chacun des gestes de ses deux bébés avec l'espoir d'être compris par un enfant qui lui ressemblerait. Mais, peine perdue, ces enfants vont se révéler droitiers.

Ne comptez pas non plus sur Pierre-Michel Bertrand pour vous fournir des statistiques concernant leur espérance de vie moins longue parce que les gauchers sont plus souvent victimes d'accidents. Il ne s'attardera pas non plus sur l'analyse de l'anatomie de leur cerveau ou à chercher à savoir pourquoi il y a plus d'hommes que de femmes qui sont gauchers
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Dans l'article de "Science & Vie" (juillet 1997) intitulé "La botte secrète des gauchers", il apparaît que 10 à 13% de la population reste gauchère en dépit de la pression sociale. Les gauchers doivent donc posséder un atout évolutif caché. Il n'est pas possible de déterminer si la préférence pour la main gauche est un phénomène génétique ou si elle est liée à l'imitation des parents. Mais moins de 10% des enfants qui ont deux parents droitiers sont gauchers alors que plus de 35% des enfants de gaucher le sont également.

Si les études anthropologiques montrent que les gauchers ont toujours existé, ils restent minoritaires. Mais cette stabilité est étonnante : si être gaucher présentait un avantage, le phénomène aurait dû se généraliser et, inversement, la "gaucherie" devrait disparaître si elle était un handicap.

Si on compare l'anatomie des cerveaux, l'hémisphère prédominant chez les droitiers est le gauche et chez les gauchers le droit. L'hémisphère dominant est celui qui gère les fonctions plus structurées comme la parole ou l'écriture tandis que l'autre hémisphère est le centre des capacités non rationnelles comme la créativité. Chez les gauchers, le corps calleux a un volume supérieur et celui-ci fait la connexion entre les deux hémisphères. Le cerveau d'un gaucher paraît donc moins standardisé que le cerveau des droitiers. En cas de lésion de l'hémisphère dominant, le gaucher récupère mieux que le droitier parce que la fonction n'est pas autant latéralisée chez le gaucher et qu'elle se répartit plus entre les deux hémisphères.

Gauchers à travers les âges

Mais que peut alors nous raconter Pierre-Michel Bertrand dans son "Histoire des gauchers" ?

Au moyen d'une enquête très fouillée, il nous détaille comment ont été rejetés ou acceptés les gauchers à travers le temps. Mais cette histoire n'est pas linéaire. L'historien ne présente donc pas son étude de manière chronologique : après avoir dressé l'arrière-plan culturel sur lequel s'inscrit l'histoire des gauchers, il articule ses recherches en trois volets : les gauchers méprisés, les gauchers tolérés et les gauchers admirés.

Bien des expressions du langage courant, "se lever du pied gauche", "être le bras droit", "droiture morale", "donner la bonne main", "sinistre individu",… témoignent de catégories mentales séculaires qui considèrent que la gauche est inférieure à la droite. Si les différentes théories en présence ne permettent pas de savoir avec exactitude pourquoi l'homme a choisi d'être droitier, on peut penser que la résolution de cette question se trouve moins du côté de la physiologie que du côté du symbolique. La supériorité de la main droite, dans les systèmes de croyances primitifs, est conçue comme un idéal résultant d'une cause transcendante auquel l'homme doit se soumettre. Et la Bible va, en de nombreux passages, affermir cette tradition.

Il est évident que le côté droit désigne le juste, la vertu tandis que la main gauche cristallise tous les tabous et toutes les craintes des sociétés. Les pratiques magico-religieuses, les superstitions, les coutumes, les rites de la vie quotidienne, les références culturelles confirment cette dualité symbolique. Quand Ganelon rend son salut à Charlemagne en levant la main gauche, il bafoue les codes de l'honneur. Toute l'intrigue de "La Chanson de Roland" est inscrite dans ce geste subversif qui signifie la trahison de Ganelon.

Dans les relations sociales, la prééminence de la main droite sert à cadrer les comportements et à organiser les rapports hiérarchiques entre les personnes : elle garantit la pérennité de l'ordre établi. En s'affirmant gaucher, l'homme défie les équilibres de ce monde, que Dieu lui-même avait voulu dextral.

Les gauchers méprisés

Dans les dictionnaires édités avant les années 1960, le gaucher est défini comme quelqu'un qui se sert de la main gauche "au lieu" de la main droite. Il n'a d'identité que par l'anormalité qu'il présente au regard de la norme droitière. Et donner la préférence à la main gauche ne peut être qu'un moyen de compenser une défaillance de la main droite

Même Léonard de Vinci, le plus célèbre des gauchers, fut épinglé par une série de commentateurs bornés pour en arriver, en 1899, à l'avis pondéré (!) d'Eugène Müntz : "une sorte d'infirmité cependant se mêlait à ces aptitudes extraordinaires : il était gaucher".

Pierre-Michel Bertrand donne des exemples, à travers notamment la dénomination des gauchers dans différentes langues, où la gaucherie est considérée comme la somatisation d'un état morbide, le signe d'une appartenance familiale honteuse ou d'un statut social dégradant, le stigmate de mœurs déréglées, un attribut de monstre…

Lorsque Suétone décrit l'empereur romain Tibère, il le présente comme un être laid, dépravé et d'une force presque surnaturelle. Il souligne que sa main gauche, plus habile que la droite, est capable de brutalité terrifiante. Et il parachève ainsi un portrait à la limite de la monstruosité.

Dans les sources consultées, la dégénérescence est souvent associée à l'infériorité raciale. La gaucherie caractérise tous les sous-hommes, elle signale une stagnation sinon une régression de l'évolution mentale. On enseignait ces théories dans les écoles de médecine et on peut lire, en 1913, dans un magazine anglais les affirmations de E.T. Brewster sur la valorisation du côté gauche qui est "beaucoup plus fréquente dans les classes sociales inférieures que dans les classes sociales supérieures, chez les nègres que chez les blancs et chez les sauvages que dans les races civilisées".

La gaucherie recèle aussi un facteur criminogène. Dans les listes de gauchers célèbres figurent souvent Jack l'Eventreur et Billy the Kid qui ni l'un ni l'autre n'étaient gauchers.

Il faut conclure de l'analyse des écrits de tous pays et de toutes époques que l'intolérance à l'égard des gauchers culmine entre le dernier tiers du XIXe siècle jusqu'à la première Guerre mondiale. La culture bourgeoise qui domine la pensée rejette tout ce qui ne contribue pas à l'ordre et à l'uniformité. Mais, paradoxalement, les gauchers ont aussi eu à souffrir des valeurs humanistes et républicaines défendues par l'école puisque l'instruction publique imposait l'usage de la main droite pour écrire.

Depuis un demi-siècle, les mentalités ont évolué et les droits de l'homme sont devenus une valeur fondamentale. Il n'est donc plus habituel d'interdire à un enfant de se servir de la main gauche et de lui faire subir des contraintes morales et physiques de "nature torturante" pour le "remettre à droite". Ces méthodes n'étaient pas sans provoquer des troubles psychomoteurs ou au niveau du langage, des sentiments d'infériorité, d'hyperémotivité, d'anxiété… Il est difficile d'admettre qu'une politique éducative aussi nocive ait été soutenue par la science au nom du conformisme social.

Les gauchers tolérés

Si la vie quotidienne reste problématique pour les gauchers, ils ne subissent plus aucune brimade dans nos démocraties occidentales. Cette tolérance est le fruit d'une véritable révolution culturelle. Mais Pierre-Michel Bertand, après l'analyse de nombreuses sources, a le sentiment que le Moyen Age s'est montré tolérant à l'égard de la minorité gauchère. La gauche représentait le maléfice et les esclanchiers avaient mauvaise réputation mais ils ne semblent pas avoir subi de répression. Les traités médiévaux de savoir-vivre donnent peu de consignes sur l'usage de telle ou telle main durant les repas. Il est vrai que la fourchette ne s'est imposée à table qu'au cours du XVIIe siècle. La rupture paraît donc consécutive à l'évolution de la sociabilité et plus précisément à la codification des habitudes de table.

Avec le renforcement de la monarchie et la centralisation du pouvoir, les règles de vie des courtisans vont être érigées en "bonnes manières". Des obligations et des interdits vont être édictés. Ils vont devenir de plus en plus nombreux et impérieux lorsque les classes moyennes s'imposent dans la hiérarchie sociale. L'Eglise va aider à la propagation des règles de civilité en leur conférant le statut de vertus chrétiennes. Bien se conduire dans la société était une manière de plaire à Dieu.

Dans le "De civilitate morum puerilium", un livre d'Erasme publié en 1530 et qui connut un très grand succès, on peut lire : "En posant un plat comme en versant à boire, ne te sers jamais de la main gauche". Et en 1703, dans les "Règles de la Bienséance et de la civilité", Jean-Baptiste de La Salle constitue un invraisemblable inventaire de consignes contraignantes. Se servir de la main gauche ne va plus à l'encontre de la normalité, mais à l'encontre de la décence. Et il faut absolument corriger cette indécence.

Etre gaucher revient à être mal éduqué. Ainsi le développement de l'alphabétisation au XVIe siècle et l'expansion de l'apprentissage de l'écriture entraînent l'application d'une discipline et d'une méthode d'enseignement : l'écriture droitière est normalisée. Au Moyen Age, utiliser la main droite relevait de la norme physiologique et, sur le plan symbolique, de la norme morale. Mais la latéralité n'entrait pas alors en ligne de compte pour définir la réglementation sociale.

Heureusement sur le long chemin des gauchers vers leur émancipation, certains esprits ont osé braver leurs contemporains. Mais il faut attendre "L'Encyclopédie" pour trouver au détour d'articles rédigés par ces intellectuels du siècle des Lumières, les premières prises de positions significatives. Et, avant que l'ordre moral ne reprenne ses droits dans le courant du XIXe siècle, plusieurs auteurs vantent les mérites de la "mauvaise main" et les ressources inexploitées de l'ambidextrie. L'Américain Benjamin Franklin a écrit le texte qui est resté le plus célèbre : la "Pétition de la main gauche à ceux qui sont chargés d'élever des enfants".

Une évolution se fait jour dans les démocraties anglo-saxonnes vers la fin du XIXe, là où sévit une véritable mode de l'ambidextrie. Robert Baden-Powell, le père du scoutisme, réputé ambidextre parfait, devient la figure de proue de cette utopie égalitaire entre nos deux mains, nos deux parties de cerveau. De plus la prise de conscience des troubles occasionnés chez les jeunes par une éducation droitière rigide suscite des projets de réformes des méthodes d'éducation.

Après la Première Guerre, les soldats mutilés ont constitué un afflux de gauchers qui, bien malgré eux, devaient manier plume et fourchette de leur seule main gauche. Ces pratiques réprouvées par la morale devenaient subitement l'expression de la vertu civique. Ce bouleversement des valeurs traditionnelles a suscité une remise en question. Mais les résistances populaires ont encore entravé le développement de nombreux gauchers contrariés.

En fait les pratiques de répression vont se perpétuer jusqu'à la fin des années 1950. La réhabilitation des gauchers dans l'opinion publique doit beaucoup à la réelle croisade menée par la psychologue scolaire, de Montpellier, Vera Kovarsky. Elle déposera, en 1949, à l'Académie de médecine, un projet de charte des droits fondamentaux des gauchers. Mais une enquête d'opinion faite cette même année, montrait que 99% des parents souhaitaient que leur enfant soit droitier et que 73% d'entre eux se disaient prêts à tout faire pour corriger leur nature dans le cas contraire.

Au cours des années 60 une nouvelle génération de parents et d'instituteurs a pour objectif de se libérer des conservatismes et l'enfant gaucher sera parmi les premiers à bénéficier de cette aspiration à la liberté en matière de mœurs.

Les gauchers admirés

Si la gaucherie était une aberration physiologique qui contrariait la logique du monde, la capacité du gaucher à accomplir tant de choses en domptant sa main gauche a pu parfois forcer l'admiration.

Certains, comme le sculpteur italien du XVIe siècle, Raffaelo de Montelupo, sont fiers d'être gaucher. Il s'en vante dans son autobiographie : "Je crois en effet que jamais peintre ou sculpteur n'a travaillé de la sorte". C'est faire bien peu de cas de Leonard de Vinci, Hans Holbein, Jan Van Eyck et Jérôme Bosch !

Pierre-Michel Bertrand nous livre d'autres exemples de vanité gauchère et nous rappelle qu'elle fait écho à un très ancien mythe qui admettait que certains gauchers étaient dotés d'une grande habileté et d'une force physique exceptionnelle. Mais l'admiration que pouvait susciter un gaucher est souvent proportionnelle à sa dangerosité supposée.

L'écriture en miroir, c'est-à-dire de droite à gauche, est une caractéristique exclusive des gauchers. On a cru longtemps qu'elle était le résultat de troubles mentaux sévères. Leonard de Vinci reste le cas le plus célèbre de cette scrittura a specchio dont il a noirci des centaines de pages. Elle est la source d'une abondante littérature qui reflète la perplexité des commentateurs.

Il était parfois bien utile dans sur un chantier de construction ou dans une usine de recruter des gauchers pour former avec des droitiers des équipes plus efficaces. De plus, contraints dès leur enfance à adopter les usages dominants, beaucoup avaient acquis une compétence élevée et étaient devenus équimanes.

Comment terminer un tel ouvrage sans établir un répertoire des gauchers célèbres. Mais l'auteur explique la méthode très précise qu'il tient à appliquer parce qu'il ne veut laisser filtrer aucune affirmation invérifiable. Si on lit, sur un site web, la liste des génies gauchers vont y figurer Platon, César, Napoléon, Chopin, Einstein, Picasso. Or ces personnalités n'étaient en rien gauchères et ont sans doute bénéficier du "syndrome Leonard" qui est le modèle du génie universel et la figure de proue des gauchers. Ces deux particularités portées avec un tel éclat ont sans doute établi, dans l'opinion, un rapport de causalité entre elles. Mais ce n'est pas sans l'arrière-pensée que le génie n'est qu'une forme aberrante de la nature humaine.

Or les gauchers ne méritent ni plus d'admiration ni plus de mépris que les droitiers. Si les gauchers ont connu tant d'aléas avant que ne leur soit reconnu le droit si simple d'exister, aujourd'hui ils n'ont plus qu'une chose à revendiquer : le droit à la différence.

Si le site dédié aux gauchers www.ac2w.com comporte quelques imprécisions, il pose bien le problème du manque d'attention des producteurs et des designers à une clientèle qui représente potentiellement 13% d'acheteurs. Pourquoi est-il pratiquement impossible de trouver des claviers d'ordinateurs avec le pavé numérique à gauche? Et si certains objets ont été conçus pour les gauchers, ils ne se vendent que dans des magasins spécialisés à des prix plus élevés que ceux fabriqués pour les droitiers. C'est sans doute l'ignorance de l'effet miroir et du sens inversé de la rotation que perçoivent les gauchers plus que l'indifférence ou la négligence qui perpétue ce manque d'initiatives.

Le 13 août est la journée internationale des gauchers. Pourquoi ne pas en profiter pour expliquer à vos amis, à vos collègues les difficultés que vous rencontrez avec certains objets mal adaptés et les inconvénients que vous procure une vie quotidienne parsemée d'obstacles.

Amis gauchers ne vous résignez pas. Nous devons être plus de 500 millions dans le monde. Si nous faisons entendre notre voix, on ne pourra que nous écouter…

  • Bertrand, Pierre-Michel, Histoire des gauchers - Des gens à l'envers, Paris, 2001, édition Imago. L'auteur a consacré un article sur ce sujet dans "L'Histoire", n° 264, d'avril 2002 : "Blâmés, moqués, contrariés… Le martyre des gauchers".

Florence Ariana     

    

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